L'Editorial de la semaine - Pendules et souris

Il est des débats récurrents, théâtre de heurts sans fin entre anciens et modernes, dans lesquels chacun est possédé par l'intime conviction de toucher à quelque-chose de profondément vrai. Il en est ainsi de la polémique de haut vol agitant périodiquement les acteurs échiquéens quant aux bienfaits ou non d'Internet. Car à l'évidence - et bien qu'Internet puisse désormais être considéré comme un fait de la vie quotidienne - une réflexion, la définition de toute une politique s'impose! Pour commencer, les Echecs pourront-ils toujours être considérés comme un "Sport" si tout un chacun a la possibilité de les pratiquer devant un écran, Orangina ou chope de bière à portée de main? Mais au fond, cet argument tactique dissimule également souvent la conviction que le "véritable" Jeu ne saurait se pratiquer que sur table - les yeux dans les yeux de son adversaire. Cela apporterait à cette activité un facteur humain central, la tension de l'événement réel et palpable - hors desquels tout ne serait qu'approximation dénaturée et sans saveur.

Je répondrai à ce point de vue en le qualifiant en quelque sorte de pseudo-humaniste et de bien trop facile. Pour commencer, le réflexe consistant à rejeter les possibilités nouvelles fournies part la technique est vieux comme l'innovation et la Science. Lors de l'invention du chemin de fer, il fut dénoncé comme susceptible de susciter des maladies nerveuses du fait de la vibration des wagons! Des courants de pensée rejettent toujours le principe de vaccinations au nom des règles de la Nature. Et l'on pourrait évidemment multiplier les exemples analogues. Dans le cas des Echecs, il peut être opportun de rappeler que, si le jeu sur table possède des attraits incontestables, il ne saurait être non plus mythifié. Il ne procure pas systématiquement la tension électrique propre à certaines parties entre grands Champions. Il arrive que des parties sur table soient bâclées - et la convivialité que peut offrir un club dépend fort logiquement de la personnalité de ses membres. En définitive, une partie d'Echecs - qu'elle soit jouée en salle, sous un arbre ou via le Web - reste... une partie d'Echecs. Et la qualité ou la vitalité des adversaires s'exprimera d'une manière ou d'une autre, quelqu'en soit le support.
Garry Kasparov face à Deep Blue  

Ceci ramène à cette éternelle constation suivant laquelle la technique ne possède pas de morale intrinsèque. Elle ne prend sens qu'à travers l'utilisation qui lui est donnée. Selon la célèbre formule napoléonienne, "l'imagination gouverne le Monde" - de sorte qu'il est finalement assez vain de loucher avec méfiance et frilosité vers Internet, plutôt que de le considérer comme une chance à saisir. Tel club d'Echecs pourra ainsi tourner le dos et stigmatiser le jeu via le Web, dans la crainte, au fond, de voir des membres se détourner de lui - car pourquoi venir au Club si l'on peut pratiquer sa passion de manière quasi-équivalente dans le confort de ses pénates? C'est négliger le fait que les joueurs pratiqueront dans tous les cas le jeu via Internet - et qu'à l'inverse, des offres complémentaires bien structurées proposées par un Club d'Echecs peuvent créer un mouvement d'émulation et d'intérêt pour cette discipline. Mouvement susceptible in fine de ramener de nouveaux adhérents recherchant un meilleur encadrement pour progresser.

En conclusion, il semble donc que, dans tous les cas, les technologies de la communication constitueront à l'avenir un facteur central de développement pour les Echecs (et sans doute de manière générale pour les jeux...). Reste à savoir de quelle manière cette évolution sera maîtrisée. Moins d'immobilisme,  de rejet instinctif, ou d'initiatives trop vite bâclées de la part des différentes structures échiquéennes pourraient permettre des projets véritablement construits et dynamiques, basés sur ces technologies. Les trophées MatPat témoignent du succès possible de telles manifestations. Au fond, on en revient à une vérité simple, et cette fois réellement humaniste: Internet ou pas, la qualité dépend du travail et de l'âme animant les projets.