Légendes des Echecs - Le pion empoisonné de Bobby

En ce 11 Juillet 1972 à Reykjavik en Islande, c'est encore un peu plus q'une finale de championnat du Monde d'Echecs qui se joue. En pleine Guerre Froide, c'est aussi un duel symbolique américano-soviétique qui se déroule - opposant Boris Spassky, pur produit de l'Ecole Soviétique, au très talentueux Américain Robert James Fischer. On parle alors de "Match du Siècle".

Et au 29ème coup de la première partie, Fischer (avec les Noirs) joue le coup suivant:

 Spassky-Fischer - WCC 1972 - Partie 1 / 29ème coup

Les avis divergent toujours aujourd'hui sur la valeur réelle de ce coup surprenant! Pour certains, l'élimination du "pion empoisonné" - même si elle condamne le fou via le coup blanc suivant g3, le blocage de la pièce et sa prise par le Roi blanc - garantissait toutefois à Fischer à minima des possibilités de nulle, et lui ouvrait même des espérances de gain. Dans cette perspective, le gain de la partie par Spassky proviendrait non pas du coup hasardeux de l'Américain, mais d'erreurs ultérieures intervenues dans la Finale qui suivit.

Pour d'autres, toute l'admiration portée de manière générale au jeu de Fischer ne saurait faire oublier les fondamentaux de base des Echecs - qui établissent que trois et non deux pions sont nécessaires pour contenir un fou en fin de partie.  S'il est exact que Fischer aurait pu obtenir la nulle par la suite, cela serait donc au contraire dû à des inexactitudes dans le jeu de Spassky - dont son adversaire ne sut pas tirer parti.

Voici en tout cas le PGN de cette partie, que vous pouvez visualiser dans le lecteur situé sur la page d'entrée de MatPat:

1.d4 Nf6 2.c4 e6 3.Nf3 d5 4.Nc3 Bb4 5.e3 O-O 6.Bd3 c5 7.O-O Nc6 8.a3 Ba5 9.Ne2 dxc4 10.Bxc4 Bb6 11.dxc5 Qxd1 12.Rxd1 Bxc5 13.b4 Be7 14.Bb2 Bd7 15.Rac1 Rfd8 16.Ned4 Nxd4 17.Nxd4 Ba4 18.Bb3 Bxb3 19.Nxb3 Rxd1+ 20.Rxd1 Rc8 21.Kf1 Kf8 22.Ke2 Ne4 23.Rc1 Rxc1 24.Bxc1 f6 25.Na5 Nd6 26.Kd3 Bd8 27.Nc4 Bc7 28.Nxd6 Bxd6 29.b5 Bxh2 30.g3 h5 31.Ke2 h4 32.Kf3 Ke7 33.Kg2 hxg3 34.fxg3 Bxg3 35.Kxg3 Kd6 36.a4 Kd5 37.Ba3 Ke4 38.Bc5 a6 39.b6 f5 40.Kh4 f4 41.exf4 Kxf4 42.Kh5 Kf5 43.Be3 Ke4 44.Bf2 Kf5 45.Bh4 e5 46.Bg5 e4 47.Be3 Kf6 48.Kg4 Ke5 49.Kg5 Kd5 50.Kf5 a5 51.Bf2 g5 52.Kxg5 Kc4 53.Kf5 Kb4 54.Kxe4 Kxa4 55.Kd5 Kb5 56.Kd6 1-0

Avant de revenir sur ce Championnat du Monde et ses suites, un portrait de Fischer s'impose cependant.

Fischer à lâge de 13 ans

 

 

Bobby Fischer invité du "Dick Cavett Show" - Eté 1971!

Robert James Fischer est né en 1943 à Chicago - fils d'un biophyscien Allemand, Gerhard Fischer, et d'une Américaine - Regina Wender - également d'ascendance allemande. Ceux-ci s'étant séparés deux ans après sa naissance, Bobby connut une enfance mouvementée et instable - il ne connut jamais son père et vécut à Los Angeles, Phoenix - avant que sa mère ne s'établisse finalement à Brooklyn.

Un jour de 1949, sa soeur aînée Joan, de six ans plus âgée, lui offrit entre autres jouets un jeu d'Echecs - et les deux enfants entreprirent d'apprendre les règles à l'aide de la notice jointe... L'intérêt que suscita les Echecs chez Bobby poussa sa mère à l'inscrire au Brooklyn Chess Club. Très doué, il n'apparut cependant pas d'emblée comme un génie - en 1955, il finissait 32ème du championnat amateur des Etats-Unis, et rejoignait le Manhattan Chess Club, où il put se mesurer à de plus forts joueurs que dans son club d'origine.

Sa rencontre avec son futur entraîneur John William Collins constitua cependant un tournant - et il connut à partir de 1956 ses premiers réels succès, avec un titre de Champion Junior des Etats-Unis, une quatrième place au Championnat Open des Etats-Unis, et une huitième place au "Trophée Rosenwald" - plus relevé tournoi américain d'alors. Et dès l'année suivante, il remporte le Championnat Open des Etats-Unis - puis le Trophée Rosenwald, qualificatif pour le tournoi interzonal (lui-même étape vers les "matchs des candidats" au titre mondial). En 1958 - à 14 ans - Bobby Fischer est champion des Etats-Unis!

A la surprise générale, Fischer accroche une cinquième place au Tournoi Interzonal - et obtient à cette occasion le titre de GMI, à l'âge de 15 ans. Ce record de précocité ne sera battu que par Judit Polgar, en 1991. Dès lors, il se trouvait confronté aux meilleurs joueurs du moment - pour la grande majorité Soviétiques - tels que Mikhaïl Tal, Tigran Petrossian, Paul Keres... Cependant, ayant largement dominé le Tournoi Interzonal de 1962 - il fut devancé par ses concurrents Soviétiques lors des matchs de candidats à Curaçao, et dénonça de manière médiatique une supposée collusion entre ces derniers, qui auraient selon lui multiplié les courtes nulles entre eux pour mieux se consacrer à leurs confrontations avec lui. (De fait, le règlement des "matchs de candidats" fut modifié suite à cet incident).

Les années suivantes furent marquées par des apparitions plus espacées de Fischer dans les tournois internationaux (il semblait toujours obnubilé par la supposée connivence des Soviétiques contre lui), mais aussi par une suprématie maintenue sur la scène américaine.

Cependant, à partir de 1970, Fischer reprenait sa marche an avant vers le titre mondial. Il domine largement le tournoi interzonal de Palma de Majorque - et réalise un parcours éblouissant lors des matchs de candidats, infligeant des 6:0 successivement à Mark Taïmanov et au Danois Bent Larsen, avant de battre Tigran Petrossian (6,5-2,5) avec notamment une série de quatre victoires.

En 1972, Fischer se trouve donc face à Boris Spassky - avec le titre mondial en jeu. A Reykjavik, il perd donc la première partie - et s'engage suite à cela dans des revendications multiples quant à l'organisation du tournoi liées à l'éclairage, aux caméras, au contact trop proche avec le public... Cela lui vaut la perte par forfait de la seconde partie. Le championnat se déroulant au meilleur des 25 parties, un écart de 2 points pouvait apparaître important à ce niveau. Spassky commit alors la possible erreur psychologique d'accepter les conditions de jeu souhaitées par Fischer - il admit lui-même par la suite que ce point avait constitué un tournant de la confrontation. Au final, Fischer l'emporta assez aisément (12,5-8,5), mettant fin à une hégémonie soviétique de près d'un quart de siècle sur le monde échiquéen.

Et l'Histoire échiquéenne de Bobby Fischer s'arrêta largement à ce point! En 1975, il ne se présenta pas pour la défense de son titre face au jeune Anatoly Karpov. Durant pour ainsi dire les 20 années suivantes, Fischer s'enfonça dans la paranoïa et la psychose, ne participant plus à aucune compétition. Il créa toutefois la célèbre 'cadence Fischer' consistant à rajouter du temps à la pendule à chaque coup joué - ainsi que les "Echecs aléatoires Fischer", consistant à définir au hasard l'ordre des pièces "principales" en début de partie, et censés renouveler la créativité attachée aux Echecs.

Le "Match Revanche" de 1992. Noter le drapeau arboré par Spassky - alors naturalisé Français!

Interview de Kasparov suite au décès de Fischer - Janvier 2008

On réentendit cependant parler de lui en 1992 - date à laquelle un "Match Revanche" face à Spassky, largement rémunéré, fut organisé. Il le remporta de nouveau. Ce match se tint cependant en Yougoslavie - en pleine guerre civile, et alors sous embargo. Suite à cela, Fischer fut poursuivi aux Etats-Unis et devint un véritable fugitif "en cavale". Il vécut de manière "mi-officielle" dans plusieurs pays tels que la Hongrie, les Philippines, l'Argentine, le Japon... Et se signala également par des déclarations antisémites (il était pourtant lui-même d'ascendance juive) et une paranoïa de plus en plus marquées et extrêmes. 

Un problème de passeport entraîna son arrestation au Japon en 2004 - et les Etats-Unis s'engagèrent dans une demande d'extradition à son égard. Celle-ci n'aboutit finalement pas - il demanda l'asile politique à l'Islande, pays dont il obtint la citoyenneté en 2005 (peut-être en hommage au titre mondial conquis à Reykjavik?). Il s'y installa avec la joueuse d'Echecs japonaise Miyoka Watai.

Les dernières années de Fischer ne furent donc pas apaisées - il mourut début 2008 des suites d'une insuffisance rénale, à l'âge de... 64 ans.

Malgré tous les côtés controversés de sa personnalité, beaucoup retinrent cependant le très frappant talent de Bobby Fischer. Kasparov décalara ainsi que « Fischer peut tout simplement être considéré comme le fondateur des échecs professionnels et sa domination, bien que de très courte durée, a fait de lui le plus grand de tous les temps». Phrase pour le moins significative dans la bouche du titulaire du plus fort elo de l'Histoire des Echecs!

=> Rappelons en conclusion les débuts new-yorkais de Bobby à Brooklyn et Manhattan - et la possibilité pour les joueurs de MatPat d'affronter régulièrement des élèves new-yorkais via l'organisme "Chess in the Schools"!

Vous pouvez contacter l'équipe du site (matpat@ac-rennes.fr) , ou Jacques Cazeneuve (cazeneuvej@aol.com) pour l'organisation de compétitions en ligne avec cet organisme.